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Column

Éloge de la file d'attente

A Parisian columnist defends the queue outside his bakery, and tells the story of an elderly woman who never misses it.

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Words to know (11)
  • sans détour · frankly, without beating about the bush
  • déborder · to spill over, to overflow
  • être de bon ton · to be the done thing, fashionable
  • le casier · locker
  • revenir à · to amount to
  • les cernes · dark circles under the eyes
  • le cabas · shopping bag, (here) shopping trolley
  • la mie · soft inside of bread, crumb
  • faire mine de · to pretend to
  • le pas de grenadier · brisk military stride
  • pester · to grumble, to curse

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On m'accusera de mauvais esprit, mais je l'avoue sans  : j'aime faire la queue. Pas à la préfecture, n'exagérons rien, ni aux caisses d'un hypermarché un samedi après-midi. J'aime la queue de la boulangerie, celle qui sur le trottoir de la rue Oberkampf tous les dimanches matin, quand le quartier entier semble s'être donné rendez-vous pour acheter la même baguette tradition.

Il est de bon aujourd'hui, de considérer l'attente comme une faute de goût, presque une faute morale. On commande en ligne, on retire au on paie sans contact. Chaque minute passée à ne rien faire serait une minute volée à la productivité, ce dieu exigeant. Les applications nous promettent de « gagner du temps », sans jamais préciser ce que nous comptons en faire, de ce temps gagné. Le plus souvent, avouons-le, nous le perdons à regarder notre téléphone, ce qui à faire la queue tout seul.

La file de la boulangerie, elle, est un petit parlement. On y croise le banquier en jogging et l'étudiante aux de fin de soirée, le père épuisé qui tient deux enfants par la main et le retraité qui commente l'actualité à voix haute pour qui veut l'entendre. Pendant dix minutes, ces gens qui ne se seraient jamais adressé la parole partagent le même sort, la même impatience, le même espoir qu'il reste des croissants. Qu'on le veuille ou non, cela crée des liens.

C'est dans cette file que j'ai fait la connaissance de Mme Odette. Quatre-vingt-sept ans, un manteau bleu marine impeccable, un à roulettes qu'elle manœuvre comme un char d'assaut. Elle est là tous les jours, à huit heures précises, et n'achète qu'une baguette. Elle connaît le prénom de chaque vendeuse, l'âge de leurs enfants, et donne volontiers son avis sur la cuisson. « Bien cuite, toujours, mon petit. La c'est pour les gens pressés. »

Un matin, la boulangère m'a confié, à voix basse, une chose qui m'a laissé perplexe : Mme Odette ne mange pas de pain. Son médecin le lui a interdit il y a des années, à cause d'une intolérance au gluten. Je n'ai pas osé lui poser la question. Mais le lendemain, intrigué, j'ai traîné un peu sur le trottoir après mes achats, faisant de consulter mes messages.

Mme Odette est sortie, son derrière elle, et s'est dirigée vers l'entrée du métro Parmentier. Là, assis sur un carton, se tenait un homme d'une quarantaine d'années que je croisais depuis des mois sans vraiment le voir. Elle lui a tendu la baguette, ils ont échangé quelques mots que je n'ai pas entendus, il a ri. Puis elle est repartie de son pas de sans se retourner.

Je lui ai finalement posé la question, une semaine plus tard, dans la file évidemment. Elle a haussé les sourcils, comme si j'avais demandé une évidence. « Vous savez, à mon âge, on n'a plus grand-chose à faire le matin. La queue, c'est mon journal, ma gazette. Et puis Karim, il faut bien que quelqu'un lui achète son pain. Lui, on ne le laisse pas entrer dans les boutiques. Alors je fais la queue pour deux. »

Je ne prétends pas que la file d'attente sauvera la société. Mais je constate qu'il existe encore, au coin de nos rues, des lieux où l'on est obligé de se tenir côte à côte, sans écran entre nous, et que de ces minutes perdues naissent parfois des gestes qui ne figurent dans aucune statistique. Alors, la prochaine fois que vous contre la queue de votre boulangerie, regardez autour de vous. Il y a peut-être, devant vous, quelqu'un qui fait la queue pour deux.

Comprehension check

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1. What does the columnist say we usually do with the time we "save"?

2. Why does he call the bakery queue "un petit parlement"?

3. What surprising fact does the baker tell him about Mme Odette?

4. What does Mme Odette mean by "je fais la queue pour deux"?