Art
La couleur des nymphéas
At Giverny in the early 1920s, a young gardener becomes the eyes of an old painter who is losing his sight while trying to finish his greatest work.
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Words to know (12)
- la limace · slug
- repêcher · to fish out
- le nénuphar · water lily
- épouvantable · dreadful, appalling
- voiler · to veil, to cloud
- se brouiller · to blur, to become confused
- virer à · to turn (a colour)
- le canif · penknife
- le juron · swear word, oath
- ratisser · to rake
- tirer sur · to verge on (a colour)
- le saule · willow
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J'avais dix-sept ans quand j'entrai au service de Claude Monet, à Giverny, en 1920. On m'avait engagé comme aide-jardinier, c'est-à-dire, pour l'essentiel, comme ramasseur de feuilles mortes et tueur de Il y avait alors six jardiniers pour entretenir le domaine, dont un seul s'occupait exclusivement du bassin aux nymphéas. Son travail consistait à chaque matin, depuis une barque, les feuilles tombées sur l'eau, à laver les de la poussière de la route, et à tailler les plantes pour que la surface reste exactement telle que le patron voulait la peindre.
Le patron, c'est ainsi que nous l'appelions, avait quatre-vingts ans, une barbe blanche de prophète et un caractère Il peignait depuis des années une série de toiles immenses, de deux mètres de haut sur plusieurs mètres de long, qu'il avait promises à l'État au lendemain de la victoire de 1918. C'était une idée de son ami Clemenceau, le Tigre, qui venait parfois déjeuner et repartait en claquant les portières de sa voiture. Les toiles devaient être exposées à Paris, dans une salle conçue pour elles. Elles n'étaient jamais finies.
Car le patron devenait aveugle. Une cataracte lui les deux yeux, l'un plus que l'autre. Il voyait les couleurs se au jaune, au brun, au rouge sale. Les bleus disparaissaient. Il le savait, et cette certitude le rendait fou de rage. Certains jours, il crevait ses toiles à coups de ou les faisait brûler dans la cour. Nous, au jardin, nous entendions ses jusqu'au fond du potager. Clemenceau lui écrivait lettre sur lettre pour le supplier de ne rien détruire et de se faire opérer.
Un matin de juin, alors que je l'allée près du pont japonais, il m'appela. Il était assis sur un banc, face au bassin, son chapeau de paille rabattu sur les yeux. « Toi, le petit. Viens ici. De quelle couleur sont les nymphéas, ce matin ? » Je crus qu'il se moquait de moi. Puis je vis son visage et compris que non. Je m'approchai du bord et regardai, comme je ne l'avais jamais fait, et je lui répondis de mon mieux : des blancs qui sur le rose au cœur, des feuilles d'un vert presque noir à l'ombre du et l'eau entre elles, violette là où se reflétait le ciel.
Il m'écouta les yeux fermés. Puis il me demanda de recommencer, plus lentement, et de ne pas dire « violet » quand je ne savais pas, mais de comparer. Violet comme quoi ? Comme une prune, comme une veine sur le dos de la main, comme la robe de la cuisinière ? J'appris, ce jour-là et les suivants, qu'on ne regarde jamais vraiment une couleur avant d'avoir à la décrire à quelqu'un qui ne la voit plus. Il revint chaque matin. Je devins, pendant des mois, ses yeux.
En 1923, il finit par accepter l'opération. Elle fut longue, douloureuse, et ne lui rendit qu'une vue imparfaite : il dut porter des lunettes spéciales, et longtemps encore, il voyait le monde trop bleu d'un œil et trop jaune de l'autre. Mais il se remit à peindre avec une frénésie de jeune homme. Il reprit les grandes toiles, retoucha, effaça, recommença. Il me demandait encore, de temps en temps, la couleur de l'eau, pour vérifier, disait-il, que ses yeux et les miens étaient d'accord.
Le patron mourut en décembre 1926, quelques mois avant l'inauguration de l'Orangerie. Clemenceau, qui l'avait tant harcelé, suivit le cercueil sans pouvoir parler. Je n'ai vu les grandes toiles que bien plus tard, à Paris, dans ces deux salles ovales où la lumière tombe du plafond. Je suis resté longtemps assis sur la banquette, au milieu des visiteurs qui chuchotaient. J'ai cherché, sans le trouver, l'endroit précis où l'eau était violette comme la robe de la cuisinière.
On dit que ces toiles sont l'œuvre d'un génie presque aveugle, et c'est vrai. Mais je sais, moi, qu'il y a dedans, quelque part, quelques coups de pinceau qu'il a posés en écoutant un garçon de dix-sept ans lui décrire un matin de juin. Je ne l'ai jamais dit à personne. Qui m'aurait cru ? Je l'écris aujourd'hui pour que, la prochaine fois que vous verrez les Nymphéas, vous sachiez qu'on peut aussi peindre avec les yeux des autres.
Comprehension check
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1. What was the work of the gardener in charge of the pond?
2. What problem did Monet have with his eyesight?
3. What did Monet teach the young gardener about describing colours?
4. What does the narrator want readers to know when they see the Nymphéas?