Deep End
← Advanced stories

Science

La lueur du hangar

In 1902, the caretaker of a Paris science school cannot understand why Pierre and Marie Curie keep coming back to their freezing shed at night.

Tap a dotted word for its meaning.

Words to know (12)
  • le hangar · shed, hangar
  • la fonte · cast iron
  • le chaudron · cauldron
  • le minerai · ore
  • le bec de gaz · gas street lamp
  • n'y tenant plus · unable to bear it any longer
  • le battant · door (one leaf of a door)
  • le seuil · threshold
  • bleuté · bluish
  • le brevet · patent
  • crevassé · cracked, chapped
  • la décharge · waiver, release form

Select any text to highlight it, or a word to translate it or save it to your flashcards.

Augustin Ferrand était concierge à l'École municipale de physique et de chimie, rue Lhomond, depuis assez longtemps pour avoir vu passer trois directeurs, deux ministres et une épidémie de grippe. Il croyait avoir tout vu en matière de savants. Il n'avait pas encore vu les Curie. Ce couple étrange occupait, au fond de la cour, un ancien de l'école de médecine dont personne ne voulait : un toit vitré qui laissait passer la pluie, un sol de bitume, un poêle en qui chauffait à peine. On y avait, autrefois, disséqué des cadavres.

Ils y travaillaient depuis quatre ans. Madame Curie, une Polonaise mince aux cheveux tirés, passait ses journées à remuer, avec une barre de fer presque aussi grande qu'elle, des de bouillant, de la pechblende venue de Bohême par tonnes entières. Elle en extrayait, disait-on, une substance que personne n'avait jamais vue, et qu'on ne pouvait pas voir non plus, puisqu'il n'y en avait que des traces. Augustin avait renoncé à comprendre. Il constatait seulement qu'on lui livrait des sacs de cailloux noirs et qu'on lui faisait évacuer des seaux de résidus.

Ce qui l'intriguait le plus, c'étaient leurs visites nocturnes. Plusieurs fois par semaine, après le dîner, il entendait le portail grincer et voyait passer, sous le de gaz, le mari et la femme, bras dessus bras dessous, comme des amoureux qui vont au bal. Ils traversaient la cour, entraient dans le et n'allumaient pas la lumière. Ils restaient là, dans le noir et le froid, parfois une heure entière. Augustin, qui avait de l'imagination, s'en était longtemps scandalisé.

Un soir de décembre, n'y plus, il prit sa lanterne et s'approcha du sous prétexte de vérifier le poêle. La porte était entrouverte. Il éteignit sa lanterne, poussa doucement le et resta pétrifié sur le Sur les étagères et les tables, dans des tubes de verre et des capsules alignés le long des murs, brillait une lumière qu'il n'avait jamais vue : une lueur pâle, immobile, comme si l'on avait mis en bouteille un morceau de clair de lune.

Les Curie étaient assis sur deux chaises de paille, au milieu de la pièce, et regardaient. Ils ne parlaient pas. Madame Curie se retourna, l'aperçut, et au lieu de le chasser, lui fit signe d'entrer. « Regardez, monsieur Ferrand. C'est le radium. Il brille tout seul. Personne ne lui a rien demandé. » Elle avait dit cela avec une tendresse que le concierge n'aurait jamais attendue d'une femme qui maniait des barres de fer. Il s'assit sur un tabouret et regarda, lui aussi, longtemps.

Plus tard, il apprendrait par les journaux que ce radium valait plus cher que l'or, qu'il guérissait certaines tumeurs, que le couple avait reçu le prix Nobel et refusé de déposer un sur son procédé, pour que tout le monde puisse en profiter. Il apprendrait aussi, bien plus tard, que la lueur qu'il avait trouvée si belle avait un prix. Les doigts de Madame Curie, déjà ce soir-là, étaient et brûlés. Elle mourrait en 1934, d'une maladie du sang que personne, alors, ne savait relier à ces tubes lumineux.

Augustin Ferrand ne fut jamais savant. Mais toute sa vie, il raconta cette soirée de décembre à qui voulait l'entendre, au café, à ses petits-enfants, au curé qui ne le croyait pas. Il ne parlait ni de physique ni d'atomes, qu'il n'aurait su expliquer. Il disait seulement qu'il avait vu deux personnes assises dans le noir, au fond d'un où il pleuvait, regarder briller quelque chose qu'ils avaient arraché à des tonnes de cailloux, avec l'air de gens qui contemplent leur enfant endormi.

Les cahiers de laboratoire de Marie Curie sont aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale, dans des boîtes doublées de plomb. Ils sont encore radioactifs, et le resteront pendant plus de mille ans. Pour les consulter, il faut signer une et porter des gants. On aime à penser que, quelque part entre les pages, brille encore, invisible, un peu de la lumière que vit ce soir-là un concierge de la rue Lhomond.

Comprehension check

0/4 answered

1. What was the Curies' workplace like?

2. What did the Curies do on their night visits?

3. What does the story say about the patent on their process?

4. Why must readers sign a waiver and wear gloves to consult Marie Curie's notebooks?