Deep End
← Advanced stories

Column

Le dernier kiosque

A Lyon columnist learns that the newspaper kiosk at the foot of his street is about to close, and goes to say goodbye to the man who runs it.

Tap a dotted word for its meaning.

Words to know (12)
  • le kiosque · newsstand, kiosk
  • emmitouflé · bundled up, wrapped up warm
  • en bras de chemise · in shirtsleeves
  • la dextérité · dexterity, nimbleness
  • les mots fléchés · arrow-word puzzle (a kind of crossword)
  • hausser les épaules · to shrug
  • la gifle · slap
  • à petit feu · slowly, little by little (of dying, killing)
  • se garder de · to refrain from, to be careful not to
  • l'édicule · small street structure (kiosk, shelter)
  • avoir de la ressource · to be resourceful
  • bénévolement · as a volunteer, unpaid

Select any text to highlight it, or a word to translate it or save it to your flashcards.

Il y a des nouvelles qu'on apprend par la presse et d'autres qu'on apprend par le marchand de journaux. Mardi dernier, en descendant chercher mon quotidien au de la place de la Croix-Rousse, j'ai trouvé une feuille scotchée sur la vitre, rédigée au feutre d'une écriture appliquée : « Fermeture définitive le 30 juin. Merci pour ces vingt-sept ans. » J'ai relu deux fois, comme on relit une lettre de rupture, en espérant que la phrase finisse par dire autre chose.

Mourad Belkacem tient ce depuis 1997. Je l'y ai toujours vu, l'hiver dans une parka sans âge, l'été en de chemise, les lunettes relevées sur le front, triant les magazines avec la d'un croupier. Il connaît ses clients non par leur nom mais par leur journal. Je suis donc, pour lui, « le Progrès plus les mots du jeudi », ce qui, à la réflexion, est une définition de moi aussi juste qu'une autre.

« Qu'est-ce que vous voulez, m'a-t-il dit en les épaules, je vends trois fois moins qu'il y a dix ans. Les jeunes lisent tout sur leur téléphone, les vieux meurent, et ceux du milieu n'ont plus le temps. » Il n'y avait dans sa voix ni amertume ni pathos, seulement la lucidité d'un commerçant qui sait compter. Le chiffre m'a pourtant fait l'effet d'une Car enfin, je suis de ceux qui écrivent ces journaux qu'on ne lit plus. Je vis, en somme, de ce qui le fait mourir à petit

J'aurais pu, comme tant de confrères, me lancer dans une méditation sur la fin du papier, l'odeur de l'encre, le froissement des pages dans le métro. Je m'en La nostalgie est un luxe de gens qui n'ont rien perdu. Mourad, lui, ne regrette pas le papier : il regrette les gens. « Ce qui va me manquer, c'est le passage, a-t-il avoué. Vous savez combien de personnes me disent bonjour chaque matin ? Deux cents, à peu près. Où est-ce que je vais trouver deux cents bonjours, à la retraite ? »

C'est là que j'ai compris que ce n'avait jamais été vraiment un commerce de presse. C'était un poste d'observation, un bureau des objets trouvés, une agence matrimoniale à l'occasion. Mourad gardait les clés des uns quand ils partaient en vacances, indiquait le chemin du marché aux touristes égarés, savait qui était malade et qui venait d'être grand-père. Il était, pour le quartier, ce que les journaux prétendent être pour le pays : un lieu où l'on apprend ce qui se passe.

J'ai demandé ce que la mairie comptait faire de Rien, semble-t-il : il serait démonté à l'automne. Mais le quartier a de la Dès le lendemain, une pétition circulait chez le boulanger. Une libraire de la Grande-Rue proposait d'y installer une boîte à livres, un retraité de la rue d'Austerlitz suggérait un point de rendez-vous pour les voisins isolés. Quelqu'un, enfin, a eu l'idée qui s'imposait : que Mourad y tienne permanence, deux matinées par semaine, pour distribuer des livres et des bonjours.

Il a d'abord ri, puis il a dit qu'il réfléchirait, ce qui, chez un Lyonnais d'adoption, vaut presque acceptation. J'ignore si le projet verra le jour ; les mairies ont leurs lenteurs et les édicules leurs règlements. Mais je sais une chose. Le jour où l'on ne vendra plus un seul journal sur cette place, il faudra encore un endroit où quelqu'un vous demande, en vous rendant la monnaie, si votre fille a eu son bac.

D'ici là, j'achèterai mon quotidien jusqu'au 30 juin, mots compris. Et je vous invite, chers lecteurs, à faire de même, si vous avez la chance d'avoir encore un au coin de votre rue. Non par charité, ni même par fidélité au papier, mais parce que certains bonjours ne se téléchargent pas.

Comprehension check

0/4 answered

1. How does Mourad identify his customers?

2. Why does the columnist feel uncomfortable when he hears the sales figures?

3. What does Mourad say he will miss most?

4. What did the neighbourhood propose?