Short story
Dialogue sur le pardon
In a village in Corrèze, the grandson of a wartime informer comes to ask forgiveness of a former Resistance member whose brother was shot in 1944.
Tap a dotted word for its meaning.
Words to know (12)
- le maquis · rural Resistance fighters during WWII
- le guidon · handlebars
- la dénonciation · denunciation, informing
- fusiller · to shoot (execute)
- le brouillon · draft
- la toile cirée · oilcloth
- déléguer · to delegate
- dépareillé · odd, not matching
- fréquenter · to associate with, to see a lot of
- la lâcheté · cowardice, cowardly act
- le portail · gate
- la notice · record, descriptive note
Select any text to highlight it, or a word to translate it or save it to your flashcards.
Ginette Faure a quatre-vingt-dix-sept ans, une canne qu'elle n'utilise que pour désigner les choses, et une mémoire que les historiens de Limoges viennent consulter comme on consulte une source. En juin 1944, à dix-sept ans, elle transportait des messages pour le cachés dans le de sa bicyclette. Son frère Henri, de deux ans son aîné, fut arrêté le 9 juin dans une grange au-dessus du village, sur et le lendemain contre le mur du cimetière. Elle n'a jamais su qui l'avait dénoncé. Jusqu'à ce mardi d'octobre où un jeune homme frappa à sa porte.
Il s'appelait Mathis Delmas, trente-deux ans, ingénieur à Toulouse. En vidant la maison de son grand-père, mort au printemps, il avait trouvé, dans une boîte à chaussures, le d'une lettre adressée à la Kommandantur de Tulle, daté du 8 juin 1944, et signé. Il le posa sur la table de la cuisine, entre la toile et la cafetière, sans le lâcher tout à fait. « Je suis venu vous demander pardon, madame. Pour lui. Il n'a jamais eu le courage de le faire. »
Ginette regarda longtemps le papier jauni, sans le toucher. « Vous savez ce que vous me demandez, jeune homme ? — Je crois. — Je ne crois pas. Vous me demandez de pardonner, au nom de mon frère, à un homme qui est mort, quelque chose qu'il ne m'a pas fait à moi. Je ne peux pas pardonner à la place d'Henri. Il est le seul qui en aurait eu le droit, et on lui a pris ce droit-là en même temps que le reste. Et vous, vous ne pouvez pas demander pardon à la place de votre grand-père. On ne pas ces choses-là. Ni l'offense, ni le pardon. »
Mathis rougit. « Alors qu'est-ce que je fais ? Je repars avec ça ? Je le brûle ? Je fais comme lui, je me tais pendant quatre-vingts ans ? » Ginette eut un petit rire sec, qui n'était pas méchant. « Vous voyez, vous commencez à poser les bonnes questions. Le pardon, je n'en ai pas à vous donner, puisque vous ne m'avez rien fait. Vous étiez à peine un projet dans la tête de votre arrière-grand-mère. Mais il y a autre chose que vous pouvez faire, et que lui n'a pas fait. »
Elle se leva, lentement, et prit dans le buffet deux tasses Elle versa le café sans demander s'il en voulait. « Vous savez ce que j'ai pensé, pendant quatre-vingts ans ? Que c'était peut-être le maire. Ou le boulanger, qui était fâché avec mon père. Ou la voisine, qui un peu trop les Allemands. J'ai soupçonné la moitié du village. Certains sont morts sans que je leur adresse la parole, à cause de ce soupçon. Votre grand-père ne m'a pas seulement pris mon frère. Il m'a pris les autres, tous les autres, pendant quatre-vingts ans. »
Mathis baissa la tête. « Ce que je vous demande, poursuivit-elle, ce n'est pas des excuses. C'est la vérité. Ce papier, il faut le déposer aux archives départementales, avec son nom, avec le vôtre si vous en avez le courage, et avec ce que vous savez de lui. Pas seulement ça. Tout le reste aussi. S'il était bon père, s'il a eu peur, s'il avait des dettes, si les Allemands le tenaient par quelque chose. On ne comprend jamais une si on ne connaît pas l'homme tout entier. Et on ne rend jamais leur innocence aux autres si on ne nomme pas le coupable. »
Ils parlèrent jusqu'au soir. Il raconta le grand-père qu'il avait connu, un homme doux et silencieux, qui réparait les vélos des enfants du quartier et pleurait parfois devant les cérémonies du 8 mai sans qu'on sût pourquoi. Elle raconta Henri, qui voulait être instituteur, qui chantait faux et qui lui avait appris à tenir sur une bicyclette sans les mains. À un moment, sans qu'ils s'en aperçoivent, ils se mirent à rire ensemble d'une histoire de vache échappée. Puis ils se turent, un peu gênés, comme si quelqu'un les avait surpris.
Avant qu'il ne parte, Ginette le raccompagna jusqu'au appuyée sur son bras plutôt que sur sa canne. « Je ne vous pardonne rien, dit-elle, puisqu'il n'y a rien à vous pardonner. Mais revenez. Pas pour lui. Pour moi. J'ai quatre-vingt-dix-sept ans et je viens de retrouver la moitié d'un village. Je voudrais en profiter un peu. » Le document a été déposé aux archives de la Corrèze au mois de décembre suivant. Dans le dossier, il y a deux noms au bas de la de dépôt : celui de Mathis Delmas et, juste en dessous, d'une écriture tremblante mais très lisible, celui de Ginette Faure.
Comprehension check
0/4 answered
1. What did Mathis find in his grandfather's house?
2. Why does Ginette refuse to grant forgiveness?
3. What other harm does Ginette say the grandfather did her?
4. What does Ginette ask Mathis to do instead of apologizing?