Short story
Éloge de l'ennui
Stuck for three hours in a broken-down train with a dead phone, an essayist rediscovers a feeling he had spent years avoiding.
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Words to know (12)
- s'acharner à · to be bent on, to strive relentlessly to
- faire des ronds dans l'eau · to idle (lit. make ripples in the water)
- l'avidité · greed, eagerness
- l'interstice · gap, interstice
- colmater · to plug, to seal
- en rase campagne · in open country
- caténaire · (of) the overhead power line of a railway
- rendre l'âme · to give up the ghost, to die
- maussade · sullen, glum
- la maille · stitch (in knitting)
- le divertissement · (in Pascal) diversion, distraction from oneself
- le pincement · pang
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Je voudrais faire ici l'éloge d'un sentiment que tout, autour de nous, à faire disparaître, et qui a pourtant donné à l'humanité la plupart de ses rêveries, une partie de ses chefs-d'œuvre et, je le soupçonne, la totalité de ses dans l'eau : l'ennui. Je ne parle pas de la mélancolie, qui a ses poètes, ni de la dépression, qui a ses médecins. Je parle de l'ennui ordinaire, banal, sans grandeur, celui du dimanche après-midi et des salles d'attente, celui que nos grands-parents connaissaient par cœur et que nos enfants ne rencontreront peut-être jamais.
Je l'avais moi-même perdu de vue depuis une bonne quinzaine d'années. Non que ma vie fût passionnante ; mais il y avait toujours, dans ma poche, de quoi la remplir. Une file d'attente ? Mes courriels. Une rame de métro ? Les nouvelles du monde, que je consultais avec d'un homme qui craint qu'elles changent sans lui. Le moindre de la journée était aussitôt par un écran, comme on bouche une fissure avant qu'elle ne laisse entrer l'air. Je ne m'ennuyais plus. Je ne pensais plus beaucoup non plus, mais cela, je ne m'en étais pas aperçu.
Il y a deux ans, un mardi de novembre, le train Paris-Clermont dans lequel je voyageais s'immobilisa en campagne, quelque part entre Nevers et Moulins, à cause d'un incident selon l'expression consacrée, dont personne ne sut jamais en quoi il consistait. Il était quatorze heures. Mon téléphone, que j'avais oublié de recharger, rendit à quatorze heures six. Le réseau, de toute façon, était inexistant. On nous annonça un retard « indéterminé ». J'eus, je l'avoue, un moment de panique sincère, comme si l'on m'avait retiré un organe.
La première heure fut épouvantable. Je regardais mon téléphone éteint comme on regarde la porte d'un ami qui ne répond plus. Je lus trois fois la notice de sécurité, puis la composition d'un paquet de biscuits. J'étais agité, vaguement humilié. La deuxième heure, quelque chose céda. Je me mis à regarder par la fenêtre, non pour voir quelque chose, mais faute de mieux. Il y avait un pré, une haie, trois vaches charolaises, un ciel bas d'un gris de plomb. Rien ne se passait. Et c'est précisément parce que rien ne se passait que mon esprit, privé de nourriture, se mit à en fabriquer.
Je repensai à mon père, mort depuis cinq ans, et à une phrase qu'il m'avait dite un jour sur un quai de gare et que je n'avais pas comprise. Je la compris. Je retrouvai le titre d'un livre que j'avais aimé à seize ans. J'eus une idée, puis une autre, puis une troisième qui contredisait les deux premières et qui était meilleure. Ma voisine, une dame âgée qui tricotait depuis Paris sans lever les yeux, finit par me dire, sans cesser de compter ses : « Ça vous a pris du temps, mais vous y êtes. L'ennui, c'est la salle d'attente des idées. Il faut accepter d'y rester un peu. »
Pascal a écrit que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. On cite souvent cette phrase pour en tirer une leçon de sagesse ; on oublie qu'elle est d'abord un constat d'échec. Pascal savait que nous fuyons le repos parce qu'il nous met face à nous-mêmes, et que ce face-à-face est rarement flatteur. Le au sens où il l'entendait, n'est pas un plaisir : c'est une fuite. Nos écrans n'ont rien inventé. Ils ont seulement rendu la fuite si commode qu'on ne s'aperçoit même plus qu'on court.
Le train repartit à dix-sept heures vingt. Dès que nous approchâmes de Moulins, le réseau revint, et l'on entendit dans tout le wagon le même petit carillon électronique, des dizaines de fois, comme un troupeau de moutons qui retrouve ses sonnailles. Je vis mes voisins se pencher, d'un même mouvement, sur leurs écrans. Ma tricoteuse rangea son ouvrage, me sourit et descendit. Je ressentis, je dois le dire, un qui ressemblait à du regret : quelque chose s'était ouvert pendant ces trois heures, et je sentais déjà que cela allait se refermer.
Depuis, j'essaie de m'ennuyer. C'est plus difficile qu'il n'y paraît. L'ennui ne se commande pas ; il faut lui laisser la place, comme à un animal sauvage qui ne s'approche que si l'on ne fait aucun geste. Je laisse parfois mon téléphone à la maison. Je reste assis dans un parc sans rien lire. Et j'ai fini, je l'avoue, par inscrire dans mon agenda, tous les jeudis, de dix-huit heures à dix-huit heures trente : « S'ennuyer ». C'est sans doute la preuve que je n'ai rien compris. Mais au moins, pendant trente minutes, je ne cours plus.
Comprehension check
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1. What kind of boredom does the author want to praise?
2. What changed during the second hour in the train?
3. How does the author reinterpret Pascal's famous sentence?
4. What is ironic about the author's new habit?