Short story
L'Enseigne
Restoring the old sign of a family bakery in Colmar, a conservator uncovers layer after layer of Alsace's changing nationalities.
Tap a dotted word for its meaning.
Words to know (12)
- l'enseigne · shop sign
- de son état · by trade
- le tréteau · trestle
- le sondage · (restoration) test window, probe
- la crasse · grime
- d'office · automatically, by decree
- la volute · scroll, flourish
- l'épi · ear (of wheat)
- la térébenthine · turpentine
- les bredele · (Alsatian) small Christmas biscuits
- la strate · stratum, layer
- le cartel · museum label
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Quand la boulangerie Haeffelé, rue des Marchands, à Colmar, ferma ses portes après cent soixante-dix ans, la petite-fille du dernier boulanger, Odile, restauratrice de peintures murales de son obtint de la municipalité le droit de sauver C'était un grand panneau de bois peint, accroché au-dessus de la vitrine, où l'on lisait en lettres dorées sur fond vert : « Boulangerie – Pâtisserie J. Haeffelé ». Tout le monde à Colmar l'avait toujours vu. Personne ne l'avait jamais regardé.
Odile installa le panneau sur deux dans son atelier de la Petite Venise, et commença, au scalpel et au solvant, le patient travail qu'on appelle, dans le métier, un Sous la couche de 1945, elle s'attendait à trouver de la et du bois. Elle trouva des lettres. D'abord, en caractères gothiques noirs : « Bäckerei Josef Haeffelé ». Elle reconnut tout de suite la date, ou du moins l'époque. En 1940, l'Alsace annexée de fait par le Reich avait vu interdire le français jusque sur les bérets, et l'on avait germanisé les prénoms : Joseph était devenu Josef, sur ordre.
Elle continua. Sous la Bäckerei de 1940, une boulangerie de 1919, en belles capitales tricolores un peu naïves, avec le prénom redevenu Joseph et, dans un coin, un petit coq peint d'une main enthousiaste. Sous la boulangerie de 1919, une autre Bäckerei, plus sobre, plus ancienne, en lettres d'un brun impérial, celle de 1871, quand l'Alsace était devenue allemande par le traité de Francfort. Et sous celle-ci encore, une boulangerie de 1860, sous le Second Empire, à la française, avec des et des de blé. Quatre fois, en soixante-dix ans, la famille avait dû repeindre sa propre langue.
La grand-mère d'Odile, Marthe, quatre-vingt-quatorze ans, vint voir à l'atelier, appuyée sur sa canne. Elle était née française en 1931, puisque l'Alsace l'était alors ; puis elle avait été, à neuf ans, déclarée allemande, puis, à quatorze, de nouveau française, sans avoir jamais quitté la même rue. Elle regarda longtemps les couches successives, comme on regarde un album de famille où chacun porterait un costume différent. « Mon grand-père disait qu'on était les seuls boulangers d'Europe à changer de pays sans changer de four », dit-elle en alsacien, et Odile, qui le comprenait mais le parlait mal, rit avec elle.
Le dernier Odile le fit seule, un soir de décembre, quand l'atelier sentait la et les qu'une voisine avait apportés. Sous la boulangerie de 1860, elle ne s'attendait plus à rien. Le bois était à nu, croyait-elle. Mais le solvant fit apparaître, à peine lisibles, quelques mots tracés à la main, sans art, d'un pinceau maladroit, probablement par le fondateur lui-même, en 1852, avant que quiconque ne se soucie de savoir de quel pays il était : « Do gitt's Brot ». Ici, il y a du pain. En alsacien.
Elle resta longtemps devant ces trois mots. Ni l'Empire, ni le Reich, ni la République ne les avait écrits. Ils n'affirmaient rien, ne revendiquaient rien, ne saluaient aucun drapeau. Ils disaient simplement ce qu'il y avait derrière la vitrine, dans la langue de ceux qui passaient devant. Toutes les autres couches avaient été peintes par-dessus eux, pour leur faire dire autre chose ; aucune ne les avait effacés. Odile pensa que c'était peut-être cela, l'Alsace : une phrase très simple, recouverte de grandes déclarations, et qui avait survécu à toutes.
La municipalité souhaitait une restauration « dans l'état d'origine », ce qui, pour elle, voulait dire la boulangerie de 1945, la seule que les Colmariens connaissaient. Odile proposa autre chose, et défendit son projet avec une obstination qui étonna jusqu'à l'adjoint au patrimoine. Elle ne choisirait pas de couche. Elle dégagerait sur une fenêtre en escalier, qui laisserait voir, de haut en bas, chaque époque à côté des autres, comme les d'une falaise. La dernière marche, en bas à droite, montrerait les trois mots du fondateur.
est aujourd'hui exposée au musée Unterlinden, à quelques rues de la boutique fermée. Les visiteurs s'arrêtent, lisent les prennent des photos. Les enfants des écoles, eux, vont tout droit en bas à droite et demandent ce que ça veut dire. Odile a pris l'habitude, quand elle passe, de leur répondre en alsacien d'abord, puis en français, et parfois en allemand quand il y a des touristes de Fribourg. Ils comprennent tous, ou à peu près. C'est une phrase qui n'a jamais eu besoin d'être traduite pour être vraie.
Comprehension check
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1. What did Odile find under the 1945 layer of the sign?
2. What does Marthe's grandfather's saying mean?
3. What was written on the oldest layer?
4. How did Odile choose to restore the sign?