Deep End
← Mastery stories

Short story

La Cabane sur le Saguenay

A young Parisian visits her great-uncle in Quebec for a winter of ice fishing and learns that her French is not the only one, nor the oldest.

Tap a dotted word for its meaning.

Words to know (12)
  • la tuque · (Québec) wool hat, toque
  • frette · (Québec) very cold
  • pas pire pantoute · (Québec) not bad at all
  • icitte · (Québec, old French) here
  • jaser · (Québec) to chat
  • le char · (Québec) car
  • la blonde · (Québec) girlfriend
  • pis · (Québec, spoken) and, and then
  • astheure · (Québec, old French) now
  • tisonner · to poke (a fire)
  • les cretons · (Québec) spiced pork spread
  • l'agrégée · holder of the agrégation, France's top teaching qualification

Select any text to highlight it, or a word to translate it or save it to your flashcards.

Gabrielle Fontaine était de lettres modernes, enseignait le français dans un lycée du cinquième arrondissement et n'avait jamais eu aussi froid de sa vie. Il faisait moins trente-deux degrés sur la baie des Ha ! Ha !, à La Baie, au Saguenay, et son grand-oncle Réal, quatre-vingt-un ans, venait de lui expliquer, en lui enfonçant une en laine jusqu'aux sourcils, que c'était « une belle journée pas pire  ».

Réal Tremblay était le frère de sa grand-mère, qui avait épousé un Français en 1962 et ne l'avait jamais regretté qu'en hiver. Il vivait seul depuis la mort de sa femme, dans une maison de bois face au fjord, et passait chaque saison froide dans sa cabane de pêche blanche, une petite boîte de contreplaqué posée sur la glace, avec un poêle à bois, deux trous dans le plancher et une radio qui ne captait que la météo. C'est là qu'il avait voulu recevoir Gabrielle. «  au moins, on peut tranquilles. »

Ils Ou plutôt, il et elle corrigea, d'abord en silence, puis de moins en moins. Elle ne pouvait pas s'en empêcher : c'était son métier. Quand il dit qu'il avait « parké son  » près de la rive, elle lui fit remarquer que « parker » était un anglicisme. Quand il parla de sa «  » d'autrefois, elle sourit d'un air entendu. Quand il annonça qu'il allait « checker les lignes », elle soupira. Réal la laissa faire un bon moment, en son poêle, l'œil malicieux sous ses sourcils broussailleux.

« Tu sais, ma belle, finit-il par dire, j'ai rien contre les Français de France. Mais faudrait pas que tu penses que c'est nous autres qui avons changé. Quand mes ancêtres sont partis de Normandie du Perche, en seize cent quelque chose, ils disaient ils disaient ils disaient itou. C'est vous autres qui avez arrêté. Nous autres, on a gardé les mots dans la glace, comme le poisson. Ça se conserve ben. »

Gabrielle ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma, car elle savait qu'il avait en partie raison. Elle avait lu Rabelais et Montaigne ; elle y avait croisé des tournures que le vieil homme employait sans y penser. Elle savait aussi que le «  », qui la faisait sourire, était un mot de la vieille langue pour la voiture, que les Québécois avaient simplement gardé quand l'automobile était arrivée, et que c'était au fond une jolie trouvaille. Elle se tut, pour la première fois de la journée, et Réal parut savourer ce silence plus que la meilleure prise.

Le poisson ne mordait pas. Ils mangèrent des sur du pain grillé, burent du thé trop sucré, écoutèrent la glace craquer sous eux avec ce bruit de vaisselle géante qui, la première fois, avait fait bondir Gabrielle. Réal raconta la crise d'Oka, le déluge du Saguenay en 1996, sa femme Pierrette qui riait si fort qu'on l'entendait de l'autre bord de la baie. Il parlait de sa vie comme on déroule une ligne, lentement, sans tirer, en laissant le fil trouver sa place. Gabrielle prenait des notes sans s'en rendre compte, dans le carnet où elle notait d'habitude les fautes de ses élèves.

Vers la fin de l'après-midi, alors que le soleil rasait le fjord et teintait la neige de rose, Réal ramena les lignes une à une, avec plus de soin que nécessaire. « C'est ma dernière saison, dit-il sans la regarder. La glace prend de plus en plus tard, elle part de plus en plus tôt. L'an passé, ils ont fermé le village de pêche deux semaines avant le temps. J'ai pas envie d'être celui qu'on repêche au printemps. Je vends la cabane à un jeune de Chicoutimi. Je voulais que quelqu'un de la famille la voie avant. »

Gabrielle ne trouva rien à dire, ce qui, chez une était un événement. Elle regarda la petite pièce, le poêle, les trous noirs dans la glace, le vieil homme qui rangeait ses lignes, et comprit qu'on ne l'avait pas invitée pour pêcher. En sortant, elle remonta sa respira l'air si froid qu'il brûlait, et dit, d'une voix qui l'étonna elle-même : « C'est vrai qu'il fait mon oncle. » Réal rit, longtemps, à s'en tenir les côtes. « Ben voyons. t'es de la famille. »

Comprehension check

0/4 answered

1. Why does Gabrielle keep correcting Réal?

2. What is Réal's argument about Québec French?

3. Why is this Réal's last season?

4. What does Réal mean by "Astheure, t'es de la famille"?