Deep End
← Mastery stories

Short story

La Parole et le micro

A young radio journalist in Saint-Louis du Sénégal wants to record an old griot before his stories are lost, but he has his own ideas about what memory is.

Tap a dotted word for its meaning.

Words to know (12)
  • le griot · West African hereditary storyteller, musician and keeper of genealogies
  • délavé · faded
  • la teranga · (Wolof) Senegalese hospitality
  • le manguier · mango tree
  • la gewel · (Wolof) griot
  • faire valoir · to point out, to argue
  • Nit nitay garabam · (Wolof proverb) man is the remedy of man
  • bègue · stammering
  • mortifier · to mortify, to humiliate
  • le montage · editing (of a recording)
  • l'hivernage · (West Africa) rainy season
  • jërëjëf · (Wolof) thank you

Select any text to highlight it, or a word to translate it or save it to your flashcards.

Awa Diallo avait vingt-huit ans, un enregistreur numérique de très bonne qualité et une conviction : la mémoire de l'Afrique de l'Ouest était en train de mourir, vieillard par vieillard, et il fallait la sauver avant qu'il ne soit trop tard. Elle travaillait pour une radio communautaire de Saint-Louis, l'ancienne capitale coloniale aux maisons à balcons entre le fleuve et l'océan. Elle avait obtenu une petite subvention pour enregistrer les de la région. Le premier sur sa liste était El Hadji Samba Mbaye, quatre-vingt-sept ans, réputé connaître l'histoire de toutes les grandes familles du Walo.

Il la reçut dans la cour de sa maison, sur l'île, à l'ombre d'un avec la qu'on doit à tout visiteur : un thé à la menthe, versé de haut, en trois services, le premier amer comme la vie, le deuxième doux comme l'amour, le troisième sucré comme la mort, selon le dicton. Awa expliqua son projet avec enthousiasme. Elle parla de serveurs, de sauvegardes, de transmission aux générations futures. Elle cita la phrase célèbre sur le vieillard qui meurt et la bibliothèque qui brûle. Le l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre, puis il rit doucement.

« Ma fille, dit-il, tu veux mettre ma parole dans ta petite boîte. Mais une parole qu'on enferme, elle ne peut plus répondre. Quand je raconte l'histoire du Walo, je ne la raconte jamais deux fois de la même façon. Je regarde qui m'écoute. S'il y a un descendant des Brak, j'insiste sur leur courage ; s'il y a un enfant qui s'ennuie, je fais galoper les chevaux. Ta boîte, elle parlera toujours pareil, à n'importe qui, comme un perroquet qui aurait perdu son maître. Tu ne sauveras pas ma mémoire. Tu sauveras son cadavre. »

Awa ne se découragea pas. Elle revint le lendemain, puis le surlendemain, avec des arguments et du sucre. Elle fit que les jeunes de Saint-Louis ne venaient plus s'asseoir dans les cours, qu'ils écoutaient des podcasts, que les eux-mêmes chantaient désormais dans les mariages pour des hommes politiques et des émigrés fortunés, et qu'une mémoire morte valait mieux que pas de mémoire du tout. Le vieil homme l'écoutait, hochait la tête, servait le thé. « Tu parles bien, disait-il. Tu as la langue d'une Dommage que tu aies les oreilles d'une archiviste. »

Au bout d'une semaine, il lui fit une proposition. Il acceptait d'être enregistré, à une condition : ce ne serait pas lui qui raconterait. Ce serait elle. Il lui raconterait d'abord l'histoire, une fois, sans micro ; puis elle devrait la raconter à son tour, devant lui, avec ses propres mots, et il la reprendrait à chaque erreur. C'est cela, et cela seulement, qu'elle enregistrerait. « Une mémoire, ce n'est pas une chose qu'on garde, c'est une chose qu'on se passe. Nit nitay  : l'homme est le remède de l'homme. Si tu veux que mon histoire vive, il faut qu'elle passe par toi. »

Ce fut l'épreuve la plus difficile de sa carrière. Awa, qui parlait à l'antenne tous les jours avec aisance, se découvrit hésitante, incapable de retenir les généalogies, confondant les rois et les batailles. Le la reprenait sans pitié, parfois avec agacement, souvent avec un humour qui la Mais à mesure que les semaines passaient, les noms se mirent à tenir ensemble, les chevaux à galoper, et elle remarqua un jour qu'elle racontait l'histoire de la reine Ndatté Yalla en regardant son public, comme il le lui avait appris, et en changeant de ton quand un enfant bâillait.

L'émission fut diffusée pendant la saison des pluies, en dix épisodes. On y entend la voix d'Awa, jeune, parfois mal assurée, qui raconte l'histoire du Walo. Et derrière elle, de loin en loin, on entend une autre voix, plus grave, qui l'interrompt, la corrige, ajoute un détail, se moque gentiment d'une erreur de prononciation. Awa n'a rien coupé au Les auditeurs ont écrit par centaines ; beaucoup demandaient qui était ce vieil homme qui se mêlait de tout. D'autres, plus nombreux encore, demandaient si l'on pouvait venir s'asseoir dans la cour.

El Hadji Samba Mbaye est mort l'année suivante, à la fin de Awa a fait ce qu'on attendait d'elle : elle a déposé les fichiers sur trois serveurs différents, avec des sauvegardes. Mais elle raconte aussi, désormais, l'histoire du Walo dans les écoles du quartier, sans micro, une fois par mois. Elle ne la raconte jamais deux fois de la même façon. Et elle a pris l'habitude, quand un enfant l'interrompt pour la corriger, de lui dire merci, avec un sourire que personne, dans la classe, ne peut tout à fait comprendre.

Comprehension check

0/4 answered

1. What is the griot's objection to being recorded?

2. What does he say Awa has?

3. What condition does he set for the recording?

4. What does Awa do now, besides keeping the files?