Short story
La Marge du cahier
In the spring of 1789 a young village clerk writes down his parish's grievances for the Estates General, and a widow who cannot sign asks him to add one more.
Tap a dotted word for its meaning.
Words to know (12)
- grossoyer · to engross, to write out legal deeds in full
- les doléances · grievances (the 1789 cahiers de doléances)
- le chef de feu · head of household (a feu was a taxable hearth)
- le journalier · day labourer
- détromper · to set straight, to disabuse
- la taille · main direct tax of the Ancien Régime, paid by commoners
- la corvée · unpaid labour owed to the lord or the state
- la dîme · tithe paid to the Church
- le syndic · elected representative of a village community
- le bailliage · royal judicial district (and its court)
- délayer · to thin, to dilute
- le faux · forgery
Select any text to highlight it, or a word to translate it or save it to your flashcards.
J'avais dix-neuf ans au printemps de 1789, une belle écriture et pas un sou, ce qui faisait de moi, dans la paroisse de Saint-Aubin-des-Bois, au diocèse de Lisieux, l'homme le plus indispensable et le moins considéré du monde. Maître Lefrançois, notaire royal, chez qui je des actes depuis trois ans, m'avait désigné pour tenir la plume à l'assemblée des habitants, qui devait rédiger, comme dans toutes les paroisses du royaume, le cahier de leurs plaintes et à porter au roi.
L'assemblée se tint un dimanche, après vêpres, dans l'église, faute d'une salle assez grande. Ils étaient soixante-deux, chefs de laboureurs, un meunier, deux tisserands, le maréchal-ferrant, tous en habit du dimanche et tous persuadés que le roi lirait leur cahier en personne, de préférence le soir, au coin du Je n'eus pas le cœur de les Je ne suis d'ailleurs pas sûr, aujourd'hui encore, qu'ils se trompaient tout à fait : il arrive que l'on soit lu par l'Histoire à défaut de l'être par les rois.
On me dicta, des heures durant, ce que la paroisse avait sur le cœur. La qui écrasait les pauvres et épargnait les riches. La des chemins, qui prenait aux hommes les jours de la moisson. Le colombier du seigneur, dont les pigeons dévoraient les semailles sans qu'on eût le droit de les tirer. La que le curé, présent dans l'assistance, défendit mollement et dont il convint, à la surprise générale, qu'elle allait surtout engraisser l'abbaye voisine. Je n'avais jamais écrit si vite ni si mal ; on me reprochait de ne pas tout noter, et l'on criait toutes les plaintes à la fois.
Vers la fin, quand les esprits se furent calmés et que le meunier eut cessé de réclamer l'abolition des meuniers rivaux, la veuve Leroux s'avança jusqu'à la table. Les femmes n'avaient pas place à l'assemblée, sauf les veuves tenant et encore les tolérait-on plutôt qu'on ne les écoutait. Marguerite Leroux avait enterré son mari à la Saint-Martin et élevait seule quatre filles sur un bout de terre qui n'aurait pas nourri une chèvre. Elle ne savait ni lire ni écrire. Elle parla sans élever la voix.
« Je voudrais qu'on mette dans le cahier que les filles apprennent à lire. Toutes. Comme les garçons. Pour qu'elles sachent ce qu'on leur fait signer. » Il y eut un instant de stupeur, puis un éclat de rire, gras et général, que je n'ai jamais oublié. Le homme important parce qu'il possédait deux vaches de plus que les autres, déclara que le cahier était fait pour les affaires sérieuses, et qu'on n'allait pas importuner Sa Majesté avec des fantaisies de bonne femme. Le curé ne dit rien. La veuve Leroux regagna sa place, droite comme un cierge.
On me fit relire le cahier à voix haute, puis signer ceux qui savaient le faire, et marquer d'une croix ceux qui ne le savaient pas. Marguerite Leroux traça la sienne sans trembler. Je la regardai faire et je pensai que cette croix, au bas d'un texte qu'on lui avait refusé, était la meilleure preuve de ce qu'elle venait de demander. Le cahier fut plié, scellé, emporté au puis plus loin, là où se faisait l'histoire, et où l'on ne demanda jamais l'avis de la paroisse de Saint-Aubin.
Je dois maintenant faire un aveu, que je n'ai fait à personne en quarante ans. Au moment de recopier le cahier au propre, seul dans l'étude de maître Lefrançois, à la lueur d'une chandelle qui n'était pas à moi, j'ajoutai dans la marge du dernier feuillet, en lettres minuscules, d'une encre que j'avais pour qu'elle parût plus ancienne : « Que les filles soient instruites à lire, comme les garçons, afin qu'elles sachent ce qu'on leur fait signer. » C'était un au sens strict. C'était aussi, je crois, la seule phrase vraie de ma carrière de clerc.
Je suis notaire à mon tour, aujourd'hui, et vieux. On a ouvert dans le canton une école pour les filles, la loi l'a voulu ou le permettra bientôt, je ne sais plus, les lois changent plus vite que mes yeux ne lisent. La cadette de Marguerite Leroux y enseigne. Elle signe ses lettres d'une écriture plus belle que la mienne. Je n'ai jamais su si quelqu'un, au ou à Versailles, avait lu la marge. Mais j'ai appris, en vieillissant, que ce qu'on écrit dans les marges finit souvent par monter au milieu de la page.
Comprehension check
0/4 answered
1. How do the villagers imagine their cahier will be read?
2. Why does the widow Leroux want girls to learn to read?
3. What does the narrator confess?
4. What is ironic about the widow's cross at the bottom of the cahier?