Short story
Le Linge de la ligne
In 1942 a laundress crosses the demarcation line at Vierzon every day with her baskets, until the day she is asked to carry something heavier than letters.
Tap a dotted word for its meaning.
Words to know (12)
- la blanchisseuse · laundress
- la brouette · wheelbarrow
- l'osier · wicker
- héler · to call out to, to hail
- la taie d'oreiller · pillowcase
- l'ourlet · hem
- la rafle · round-up (of Jews by the police, 1942)
- en chien de fusil · curled up
- la péniche · barge
- la vareuse · uniform tunic
- un juste · just, right; (un juste) a righteous person, as in Righteous Among the Nations
- racheter · to redeem, to make up for
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À Vierzon, en 1942, la ligne de démarcation ne passait pas loin : elle passait au milieu. Le Cher coupait la ville en deux, et avec lui l'Occupation, de sorte qu'on pouvait habiter en zone libre et travailler en zone occupée, et franchir chaque matin, sur un pont gardé par des sentinelles, la frontière entre deux Frances qui n'en faisaient qu'une sur les cartes de l'école. Élise Martineau, la franchissait deux fois par jour, avec une et deux grands paniers pour rapporter le linge des hôtels de l'autre rive.
On s'habitue à tout, même à montrer ses draps à un soldat étranger. Les sentinelles du pont changeaient souvent, mais depuis l'hiver c'était presque toujours le même qui fouillait ses paniers, un caporal d'une quarantaine d'années, aux lunettes rondes, qui parlait un français scolaire et appliqué. Il s'appelait Kurt, elle l'avait appris en l'entendant par un camarade ; avant la guerre, il était instituteur quelque part en Bavière. Il fouillait consciencieusement, sans grossièreté, en soulevant les d'oreiller avec deux doigts, comme on tourne les pages d'un cahier d'élève.
Les lettres, Élise en passait depuis l'automne. C'était presque devenu une routine : des messages de familles séparées, que l'on cousait dans des nappes, et que la poste officielle, avec ses cartes interzones à cases préimprimées, ne permettait pas d'écrire. « Bien portant. Fatigué. Besoin d'argent. » On ne peut pas dire son amour avec des cases. Élise trouvait cela et peu dangereux ; le caporal ne cherchait pas dans les
Au début d'août, le curé de Saint-Célestin la fit venir à la sacristie. Il lui parla longuement, à voix basse, d'une petite fille de six ans, arrivée de Paris après les du mois précédent, et cachée depuis dix jours dans un grenier du quartier. Sa mère avait été arrêtée ; une tante l'attendait de l'autre côté, à Bourges, en zone libre. Les passeurs professionnels demandaient des sommes folles, et certains vendaient leurs clients. Il fallait quelqu'un que les sentinelles connaissaient, et dont elles ne se méfiaient plus. Élise demanda une nuit pour réfléchir. Elle ne dormit pas.
Elle pensa à son propre fils, prisonnier en Poméranie depuis juin 1940. Elle pensa à la peine encourue, qu'elle ne connaissait pas exactement, ce qui était pire. Elle pensa au caporal Kurt et à ses deux doigts sur les d'oreiller, et se demanda ce que valait, dans un homme, la délicatesse des gestes quand l'uniforme commandait autre chose. Au matin, elle alla dire au curé qu'elle acceptait. Elle ne savait toujours pas pourquoi ; elle soupçonnait qu'il n'y a pas, pour ces choses-là, de raison qui tienne debout toute seule.
Le 15 août, jour de l'Assomption, la petite Sarah se coucha en chien de au fond du plus grand panier, sous une couche de draps humides, avec pour consigne de ne pas bouger, quoi qu'il arrive, et de penser très fort à sa maman. Élise poussa la sur le pont avec une lenteur ordinaire, en saluant les passants comme chaque jour. Le caporal était là. Il souleva le premier panier, le reposa. Puis il posa la main sur le second, et ne la retira pas.
Le temps, dit-on, se dilate dans ces moments-là. Élise eut le loisir de voir passer une sur le Cher, de remarquer qu'il manquait un bouton à la du soldat, et de comprendre qu'il avait senti, sous le linge, quelque chose de chaud. Il la regarda par-dessus ses lunettes rondes. Elle soutint son regard, parce qu'elle n'avait plus rien d'autre à faire. « Votre linge est bien lourd, aujourd'hui, madame », dit-il enfin, dans son français de manuel. « C'est la saison, répondit-elle. Les draps sèchent mal. » Il resta encore une seconde immobile. Puis il fit signe de passer.
Sarah arriva à Bourges le soir même. Elle vit aujourd'hui à Montréal, où elle a enseigné l'histoire pendant trente-cinq ans, et elle est revenue à Vierzon une fois, pour une plaque. Élise est morte en 1979 sans jamais avoir su si le caporal avait compris, ni ce qu'il était devenu. Elle refusait qu'on fasse d'elle une héroïne, et plus encore qu'on fasse de lui un « Je ne sais pas ce qu'il a fait ailleurs, disait-elle. Je sais seulement ce qu'il n'a pas fait ce jour-là. C'est déjà beaucoup, et ça ne rien. Les deux sont vrais. Débrouillez-vous avec. »
Comprehension check
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1. What made the demarcation line at Vierzon unusual?
2. Why did families need Élise to carry letters?
3. What happens when the corporal touches the second basket?
4. How did Élise judge the corporal afterwards?