Short story
Les Recettes de Verdun
In 1916 a soldier at Verdun and his wife in the Périgord invent a code of recipes to get the truth past the army censors.
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Words to know (12)
- caviarder · to black out (censored text)
- piètre · poor, wretched
- faire la popote · to do the cooking (colloquial)
- sans sourciller · without batting an eyelid
- mijoter · to simmer
- saisir · to sear
- l'obus · shell (artillery)
- tourner · (of a sauce) to curdle
- à l'étouffée · braised, cooked in a closed pot
- dru · thick and fast
- guetter · to watch out for
- la pâte · dough
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Quand Paul Granger partit en août 1914, sa femme Jeanne lui fit une seule recommandation, sur le quai de la gare de Périgueux, dans le vacarme des fanfares et des adieux : « Ne me mens pas. Je préfère avoir peur de quelque chose que de tout. » Paul promit. Il ne savait pas encore que l'armée, elle, avait d'autres projets pour la vérité, et que le contrôle postal ouvrait les lettres, les phrases imprudentes, renvoyait les plus sincères à leurs auteurs, avec une mention sévère sur le moral des troupes.
Les premières lettres de Paul furent donc admirablement fausses. Il mangeait bien, il dormait bien, le moral était excellent, les Boches reculaient. Jeanne les lisait à voix haute à sa belle-mère et les relisait seule, la nuit, en cherchant derrière les mots ce qu'ils ne disaient pas. Elle comprit vite qu'elle ne trouverait rien. Paul avait toujours été un menteur, et la censure en avait fait un menteur parfait. C'est elle qui eut l'idée, au printemps de 1915, dans une lettre qui ne parlait apparemment que de cuisine.
« Je t'envoie la recette du confit de ta mère, écrivit-elle, puisque tu dis que vous faites la entre camarades. Si un jour tu veux me dire comment ça cuit chez vous, raconte-moi tes recettes à toi : je saurai bien comprendre. » Paul comprit aussi. À partir de ce jour, ses lettres se remplirent de casseroles, et les censeurs, qui n'avaient pas reçu d'instructions sur la cuisine, laissèrent passer sans la plus étrange correspondance gastronomique de la guerre.
Le code n'était écrit nulle part ; il s'inventait à deux, d'une lettre à l'autre. « Faire longtemps à feu doux » voulait dire qu'on attendait dans la tranchée sous un bombardement lent. « à feu vif » annonçait une attaque. Le sel, c'était les camarades : « j'ai perdu beaucoup de sel cette semaine » se lisait avec un serrement de cœur. Les noix désignaient les parce qu'ils arrivaient en grappes et qu'on les entendait craquer. Et quand Paul écrivait « la sauce a », Jeanne savait qu'un officier avait donné un ordre absurde, qu'on avait obéi, et qu'on en était revenus moins nombreux.
En février 1916, le régiment de Paul monta à Verdun. Les lettres se firent plus courtes, et la cuisine, plus inquiétante. « Ici on cuit tout à nuit et jour, sans couvercle. » « Plus de sel du tout dans la soupe. » « Les noix tombent si qu'on ne prend plus la peine de les ramasser. » Jeanne apprit à lire ces lignes debout, dans la cuisine, la main appuyée au buffet. Elle répondait par d'autres recettes, des recettes de chez eux, le gâteau aux noix de sa grand-mère, le pain qu'on laisse lever sous un linge, pour lui rappeler qu'il existait encore des choses qui montent sans exploser.
Puis, au début de mai, plus rien. Trois semaines sans une lettre. Jeanne le facteur, qu'elle connaissait depuis l'enfance et qui, lui aussi, avait appris à baisser les yeux devant certaines portes. Le 29 mai, enfin, arriva une enveloppe d'une écriture inconnue, à en-tête d'un hôpital militaire de Bar-le-Duc. Jeanne s'assit avant de l'ouvrir. Une infirmière écrivait, sous la dictée du soldat Granger, blessé à la main droite, qui ne pouvait plus tenir un crayon.
La lettre était courte, et c'était une recette. « Ma Jeanne, pour le gâteau aux noix, je crois qu'il faudra désormais que tu fasses le travail des deux mains, car j'en ai laissé une là-haut. Pour le reste, la a tenu. Elle a bien levé, même. Je rentre en convalescence en juillet ; mets de côté du sucre, si tu en trouves. Je ne t'ai jamais menti, tu sais. J'ai seulement fait de la cuisine. »
L'arrière-petite-fille de Paul et de Jeanne garde aujourd'hui ces lettres dans une boîte en fer, à Sarlat. Elle les lit parfois à ses élèves de troisième, qui rient d'abord de ces soldats obsédés par le confit, puis cessent de rire quand elle leur donne la clé. Chaque 11 novembre, elle fait le gâteau aux noix. Elle le fait d'une seule main, la gauche, pour voir, dit-elle ; et chaque année elle constate que c'est possible, mais qu'il faut quelqu'un pour tenir le bol.
Comprehension check
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1. What did Jeanne ask of Paul when he left?
2. Why did the cooking code get past the censors?
3. In the code, what did "salt" stand for?
4. What does Paul mean by "la pâte a tenu" in his last letter?