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Short story

La Proëlla

On the island of Ouessant in 1927, a widow has already buried her sailor husband in wax when he walks back into the village.

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Words to know (12)
  • tatillon · fussy, nit-picking
  • la dépouille · mortal remains, body
  • veiller · to keep vigil over
  • le cabotage · coastal shipping
  • corps et biens · with all hands (of a sinking ship)
  • le recteur · (in Brittany) parish priest
  • la tourbe · peat
  • le crachin · drizzle
  • la cale · slipway
  • le ciré · oilskin
  • l'épave · wreck, piece of wreckage
  • le revenant · ghost

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À Ouessant, la mer ne rend pas toujours les corps. Elle les garde, comme une créancière et l'on a appris, depuis des siècles, à faire sans eux. Quand un marin de l'île disparaissait en mer, on fabriquait une petite croix de cire, la proëlla, qui tenait lieu de On la posait sur la table de la maison, sous un linge blanc, entre deux cierges ; on la toute la nuit, on récitait les prières des morts, puis on la portait à l'église, où elle rejoignait, dans une urne de bois, celles des autres marins que l'océan avait refusé de restituer.

En novembre 1927, Marie-Jeanne Malgorn celle de son mari. Yves était parti au sur un caboteur de Brest qui avait sombré, disait-on, au large des Sorlingues, corps et La compagnie avait envoyé une lettre, le était venu, les voisines aussi, vêtues de noir, comme le sont toujours, à Ouessant, les femmes qui ont un mort quelque part dans l'eau. Marie-Jeanne ne pleura pas. Elle regarda toute la nuit la petite croix jaunâtre, si légère, si dérisoire, et pensa qu'Yves, qui pesait quatre-vingts kilos et chantait faux, n'y aurait pas tenu en entier.

On porta la proëlla à l'église de Lampaul le lendemain. Marie-Jeanne reprit sa vie : les moutons noirs, le potager abrité derrière ses murets de pierre sèche, la à faire sécher, la pension à demander. Sur l'île, depuis toujours, ce sont les femmes qui tiennent tout, la terre, l'argent, les maisons, et jusqu'aux demandes en mariage, qu'elles font elles-mêmes quand elles ont choisi. Elle savait tenir. Elle s'habitua au silence de la maison, puis à son propre silence, avec une rapidité qui l'effraya un peu.

Au mois de mars, par une matinée de Yves Malgorn descendit du courrier de Brest sur la du Stiff. Il était maigre, barbu, vêtu d'un norvégien trop grand. Son navire avait bien sombré, mais un cargo de Bergen l'avait repêché à demi mort, accroché à une et débarqué en Norvège, où il était resté trois mois à l'hôpital, sans papiers, sans langue commune, avec une fièvre qui lui avait pris jusqu'à son propre nom. Il avait écrit deux lettres. Aucune n'était arrivée.

La nouvelle traversa l'île plus vite que le vent. Quand Yves poussa la porte de sa maison, Marie-Jeanne était debout près du feu, et elle ne bougea pas. Ils se regardèrent un long moment. Il dit, en breton, le mot qu'on dit en rentrant de la pêche, celui de tous les jours. Elle répondit de même. Puis elle s'assit, parce que ses jambes ne la portaient plus, et elle se mit enfin à pleurer, quatre mois de larmes d'un coup, et il ne sut pas si c'était de joie ou d'autre chose, et elle non plus.

Car il y avait, dans ce retour, quelque chose que personne n'osait nommer. Yves avait été pleuré, enterré, inscrit au registre. Sa croix dormait dans l'urne de l'église. Les vieilles, sur le chemin, se signaient en le croisant, sans trop savoir si elles saluaient un vivant ou un Et Marie-Jeanne elle-même, la nuit, le regardait dormir avec une tendresse traversée d'effroi, comme on regarde quelqu'un qu'on a déjà perdu une fois, et qu'on sait désormais pouvoir perdre.

Au bout d'une semaine, elle alla trouver le pour lui demander de rendre la proëlla. On ne pouvait pas, disait-elle, laisser dans l'urne la croix d'un homme qui mangeait sa soupe tous les soirs à sa table. Le un homme de Landerneau qui connaissait mal les usages de l'île mais très bien ceux de l'Église, lui répondit avec douceur que ce qui avait été remis à Dieu ne se reprenait pas. Marie-Jeanne réfléchit longtemps, dans la pénombre de la sacristie, les mains croisées sur son tablier noir.

« Gardez-la donc, monsieur le dit-elle enfin. Celle-là, c'est la mienne. C'est l'homme que j'ai perdu. L'autre, celui qui est rentré, je ne l'ai pas encore tout à fait retrouvé. Je vais prendre le temps. » Elle ôta ses vêtements de deuil le soir même, mais garda son châle noir, par habitude, disait-elle. Yves vécut encore trente et un ans. On raconte qu'il ne reprit jamais la mer, et qu'il allait chaque dimanche, après la messe, saluer sa propre croix, avec une politesse un peu gênée, comme on salue un cousin qu'on n'a jamais vraiment connu.

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1. What is a proëlla?

2. What does the story say about women on Ouessant?

3. Why had Marie-Jeanne heard nothing from Yves?

4. What does Marie-Jeanne mean when she lets the rector keep the cross?