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Short story

Le Registre du passeur

An archivist in Nantes finds the logbook of a Loire ferryman from the Terror and pieces together what he did one winter night in 1793.

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Words to know (11)
  • le passeur · ferryman
  • le pincement (au cœur) · pang
  • la minutie · meticulousness
  • la gabare · flat-bottomed river barge
  • réfractaire, insermenté · (of a priest) refusing the oath to the revolutionary constitution
  • saborder · to scuttle (a boat)
  • déchiffrer · to decipher
  • le missel · missal, Catholic prayer book
  • encourir · to incur, to risk (a penalty)
  • repêcher · to fish out (of the water)
  • à titre gracieux · free of charge

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Claire Bouyer est archiviste aux Archives départementales de Loire-Atlantique, et elle se méfie des émotions comme d'autres se méfient de l'humidité : elles abîment les documents. C'est pourtant avec un qu'elle a ouvert, un matin de novembre, un petit registre relié de toile grise, arrivé dans un carton de papiers notariaux sans intérêt. Sur la première page, d'une écriture appliquée : « Mathurin Rousseau, à Basse-Indre. Livre des traversées, l'an II de la République une et indivisible. »

Le notait tout, avec la d'un homme qui sait que l'on peut un jour lui demander des comptes. Chaque traversée de la Loire avait sa ligne : la date, en calendrier républicain, le nombre de passagers, la marchandise, le prix. « 3 frimaire. Deux citoyennes et un veau. Quinze sols. » « 7 frimaire. Un gendarme, à titre  » Le citoyen Rousseau, comprit vite Claire, était un patriote : il ornait ses marges de « Vive la Nation ! » et avait recopié en entier, sur une page, la Déclaration des droits de l'homme.

Or Claire savait ce qui se passait sur ce fleuve, cet hiver-là. Elle connaissait les rapports, les témoignages, les chiffres que les historiens se disputent encore : les noyades ordonnées par le représentant Carrier, les chargées de prisonniers, de prêtres de femmes et d'enfants vendéens, qu'on la nuit au milieu de la Loire. Le de Basse-Indre ne pouvait pas ne pas savoir. Elle tourna les pages en s'attendant au pire, ou à rien, ce qui eût été pire encore. Car le silence d'un registre, elle le savait d'expérience, est rarement innocent : on n'y trouve pas ce que les hommes ont fait, mais ce qu'ils ont accepté qu'on lise.

À la date du 12 frimaire, la ligne habituelle était remplacée par un paragraphe serré, presque illisible, que Claire mit une heure à Une femme était venue au soir, écrivait Mathurin, avec un homme qu'elle disait être son cousin, un tisserand de Couëron. L'homme avait des mains de tisserand comme lui-même avait des mains de notaire. Il portait sous sa veste quelque chose de dur et de carré, qui pouvait être un La loi était claire : un prêtre devait être dénoncé ; le dénonciateur recevait une prime ; celui qui l'aidait la mort.

« J'ai passé la soirée à me demander si j'étais un bon républicain, notait le Je le suis. Je crois à l'égalité, je crois que les curés ont trop longtemps tenu le peuple dans l'ignorance, je crois que la patrie est en danger. Mais j'ai vu les J'ai entendu, la nuit du 27 brumaire, des cris venus du milieu du fleuve, et le lendemain j'ai le corps d'un vieux prêtre, les mains encore liées. Je ne sais pas ce qu'il avait fait à la Nation. Je me suis dit que si la République avait besoin de ça, ce n'était pas la République que j'avais aimée. »

La suite tenait en trois lignes, d'une écriture redevenue nette, comme si la main avait retrouvé son calme en même temps que la décision. « Parti à minuit, sans lanterne. Brouillard. L'homme a voulu me payer, puis me bénir. J'ai refusé l'un et l'autre. Je ne fais pas passer un prêtre, je fais passer un homme ; pour le reste, qu'il s'arrange avec son Dieu, et moi avec ma conscience. »

Claire resta longtemps devant la page, oublieuse de ses principes sur l'humidité et les émotions. Puis elle remarqua, au bas, une dernière ligne, ajoutée à l'encre plus pâle, celle du registre ordinaire, comme pour remettre la nuit dans l'ordre des jours : « 12 frimaire. Un passager. N'a pas payé. Moi non plus. »

Elle a cherché, depuis. Elle n'a trouvé aucune trace de l'homme au ni de la femme, ni d'une quelconque dénonciation visant Mathurin Rousseau, qui mourut en 1831, jusqu'au bout, maire de sa commune pendant douze ans, sous trois régimes successifs, sans que l'on sache s'il les servit ou s'il les traversa, comme il traversait le fleuve, en regardant l'autre rive. Dans le dossier de restauration, à la rubrique « état de conservation », elle a simplement écrit : bon. Puis, après une hésitation qui ne lui ressemblait pas, elle a ajouté au crayon : très bon.

Comprehension check

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1. What kind of man does the logbook first suggest Mathurin was?

2. How does Mathurin realize the "cousin" is not a weaver?

3. What experience pushes Mathurin to help the man?

4. What does the final, routine-looking line of the entry mean?