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Short story

Lettre sur l'art de réparer

A retired engineer from Saint-Étienne writes to his granddaughter at a tech start-up about the forgotten virtue of mending things.

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Words to know (12)
  • entre la poire et le fromage · at the end of a meal, in casual conversation
  • la boutade · quip, witty remark
  • frais émoulu de · fresh out of (a school)
  • radoter · to ramble, to repeat oneself (of old people)
  • céder · to give way, to break
  • grincer · to creak, to grate
  • déborder · to spill over
  • la plume · nib (of a pen)
  • de fortune · makeshift
  • la panne · breakdown, fault
  • le capot · bonnet (of a car), hood
  • rouillé · rusty

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Ma chère Inès,

Tu m'as demandé, l'autre dimanche, entre la et le fromage, ce que j'avais retenu de quarante ans d'ingénierie. Je t'ai répondu par une parce que ta mère servait le café et que les vérités se disent mal devant un gâteau. Je te dois une réponse plus sérieuse. La voici, et tant pis si elle a l'air d'un sermon : à mon âge, on a le droit de pourvu qu'on le fasse par écrit.

J'ai passé ma vie à concevoir des choses neuves, et c'est la réparation qui m'a appris mon métier. Concevoir, c'est imaginer un objet tel qu'il devrait être. Réparer, c'est le découvrir tel qu'il est : usé là où personne ne l'avait prévu, fragile là où l'on se croyait le plus solide, tenu par une vis que l'on avait jugée secondaire. Un ingénieur qui n'a jamais rien réparé ressemble à un médecin qui n'aurait étudié que des gens bien portants. Il sait tout, sauf l'essentiel, qui est la manière dont les choses

Je me souviens de mon premier chef, à la manufacture, un vieux Stéphanois qui avait commencé apprenti à quatorze ans. Le jour de mon arrivée, frais de mon école, je lui avais présenté avec fierté les plans d'une machine entièrement nouvelle. Il les avait regardés longtemps, puis il m'avait tendu une boîte de pièces cassées, ramassées pendant trente ans dans les ateliers. « Avant de dessiner la tienne, petit, apprends comment meurent les autres. » J'ai mis six mois à vider cette boîte. Ce furent les six mois les plus instructifs de ma carrière, et les plus humiliants, ce qui revient souvent au même.

Ta génération, me semble-t-il, a été élevée dans le culte du remplacement. Une chose déçoit, on en change ; un téléphone ralentit, on en commande un autre ; une application ne plaît plus, on la désinstalle d'un geste du pouce. Je ne vous le reproche pas : c'est nous qui avons construit ce monde-là, et nous en étions fiers. Mais je crains que l'habitude ne des objets. On finit par traiter de la même façon les amitiés, les métiers, les villes, les idées. Ce qui on le jette. Or presque tout ce qui vaut quelque chose un peu.

Il y a, dans la réparation, une forme de modestie qui ressemble beaucoup à l'amour. Il faut d'abord accepter que l'objet ne soit pas parfait, puis l'ouvrir, ce qui demande du courage, car on ne sait jamais ce qu'on va trouver dedans. Il faut ensuite comprendre avant d'agir, ne pas forcer, essayer, se tromper, recommencer. Et il faut enfin accepter que la chose réparée ne redevienne jamais tout à fait comme avant. Elle garde la trace de sa blessure. Elle en est souvent plus solide, et toujours plus à nous.

Je t'écris avec le stylo-plume que ta grand-mère m'a offert pour mes trente ans. Je l'ai démonté, nettoyé, ressoudé, doté d'une nouvelle et d'un piston de une bonne quarantaine de fois. Il n'en reste sans doute pas une pièce d'origine, et pourtant c'est toujours son stylo. Les philosophes ont un nom grec pour ce paradoxe, celui du bateau dont on change toutes les planches ; moi, je n'en ai jamais eu besoin. Je sais seulement qu'on ne garde vraiment que ce qu'on a pris la peine de réparer.

Tu vas me trouver bien long pour en venir où je veux en venir, et tu auras raison : un vieil ingénieur tourne autour d'une avant d'oser la nommer. Voici. Cela fait deux ans que tu ne parles plus à ton père. Je ne sais pas qui a tort, et franchement, à ce stade, je crois que la question ne présente plus aucun intérêt technique. Je sais seulement qu'il que tu et que vous êtes tous deux persuadés que la pièce défectueuse se trouve chez l'autre.

Ouvre le ma grande. Tu ne sais pas ce que tu vas trouver dedans, et c'est bien pour cela qu'il faut le faire. Si tu veux, je te prête mes outils : ils sont mais ils ont servi.

Ton grand-père qui t'embrasse, Hervé

Comprehension check

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1. According to Hervé, what does repairing teach that designing does not?

2. What does he fear about the "culture of replacement"?

3. Why does he mention the fountain pen?

4. What is the real purpose of the letter?